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Casey à L’Ecole Normale Supérieure

Paris - ENS - 24/03/2016

Casey à Normale Sup

Rendez-vous est pris le jeudi 24 mars à 18h, ’amphi Dussane’. Pas pour un cours magistral de physique nucléaire ou on ne sait quelle matière soporifique, mais pour aller à la rencontre de Casey. Qui eut cru que des cancres de notre espèce pousseraient un jour les portes de la réputée Normale Sup’ ? Ce que nos capacités scolaires douteuses n’ont pas permis de réaliser, c’est le rap qui le fait. Le temps d’un soir seulement.

Cette infiltration rapologique sur les bancs d’une grande école a pour cadre le séminaire "La Plume et le Bitume" qui entame ce soir-là sa 2e édition. L’an dernier, les étudiants du cru et le monde extérieur (c’est ouvert à tout le monde, sinon on ne serait pas là hein !) ont eu le droit de converser avec Lino, Vîrus ou Kohndo. Le but de ce séminaire est d’étudier les textes des rappeurs selon une approche stylistique. On décortique, on analyse, on soupèse les lyrics comme on le ferait avec la versification de Lamartine ou Baudelaire.

C’est donc à Casey et à sa plume de passer au scanner normalien et de faire face à 200 personnes aussi impatientes que curieuses de découvrir la ’Bête’. Si l’exercice est une première pour notre ’Blankokienne’ elle semble aussi à l’aise ici que devant les gueules cassées qui composent d’habitude son public.

La discussion, entrecoupée d’extraits audio, a pour ambition de mettre à nu le fonctionnement artistique, la méthode d’écriture, bref le processus de création ’caséen’. On commence avec légèreté en apprenant que le pseudo Casey vient à la base d’un personnage des "Têtes Brulées", obscure série des années 70. Après l’origine du blase, on tente de cerner l’univers et la personnalité de notre hôte. Les mots retenus pour définir tout ça sont "bordel" et "hybridité", à l’image du mélange qui la caractérise. Physiquement, avec son métissage antillais et son apparence androgyne, puis artistiquement, avec notamment sa participation à Zone Libre, projet de fusion rock/rap.

En bons littéraires, Emmanuelle Carinos et Benoît Dufau, les maîtres de cérémonie, savent que pour comprendre un auteur, il faut connaitre son passé, ce qui l’a forgé. Leurs questions s’orientent donc vers sa relation à l’école. Le moins que l’on puisse dire c’est que l’institution scolaire a eu sur Casey un double effet d’attraction-répulsion. Répulsif avec toutes ses matières chiantes à mourir, ses devoirs et surtout la découverte du racisme de la part des autres élèves et, pire, des instituteurs. De quoi lui donner envie de foutre le feu à son bahut, comme elle l’imagine sur "Ce soir, je brûlerai..." Attractif avec la découverte du Français, le plaisir du bon mot et de l’écriture, sa rencontre avec Hervé Bazin de passage dans son école de Rouen. Ou quand ses profs l’emmènent au cinéma pour voir "Elephant Man" : "ça m’a marquée, j’ai chialé, Elephant Man c’était moi !". Le rejet de la différence certainement...

Logiquement, les pensionnaires du 45 rue d’Ulm veulent connaitre les écrivains qui ont influencé Casey. Et c’est sans surprise qu’elle évoque Fanon et Césaire (un ancien de la maison E.N.S.) qu’elle a découvert par le rap, l’école de la République se gardant bien de faire lire à ses bambins "Peau noire, masques blancs" ou "Cahier d’un retour au pays natal". On retrouve d’ailleurs un extrait du chantre de la négritude sur "Les Mains Noires".

Sans se prendre pour une autre, elle rappelle que ces célèbres auteurs martiniquais l’ont certes influencé dans sa vie et sa musique, mais ni plus ni moins que d’autres films ou séries, à l’instar de...Nicky Larson ! "Quand on est rappeur maintenant, pour se faire accepter, il faut dire qu’on lit des livres, tel écrivain, c’est très français ça ! Mais la vérité c’est que toutes les influences se valent.". Gardant sa lucidité et son franc-parler, elle confirme qu’elle n’est pas venue dans un temple de la culture dominante en pantin : "Le rap n’a pas besoin d’être légitimé par les grandes écoles comme l’ENS pour que ce soit une grande culture. C’est important aussi, mais ça me gonfle qu’on acquiert quelques lettres de noblesse en venant ici." Bim !

Psychologie, colonialisme, négritude, racisme et stigmate de l’enfance : pour mettre un peu de couleur dans cette noirceur on évoque désormais l’humour qui transparaît parfois de ses textes. Pas de bol, son humour aussi tire vers le noir, voire le gore. "Quand je parle d’égorger, d’étriper, d’éviscérer, les mecs pensent que je le fait vraiment, c’est pas une image ou du second degré !".

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Attention, ceci n’est pas une incitation au meurtre

Pour comprendre cet humour et le style de Seyc’ (prononcez ’Zek’) il faut bien sûr chercher du côté de la banlieue nord, son fief. "Le 93 c’est le laboratoire du futur. Il y a le monde entier réuni ici, tu peux trouver un Turc qui fait du dancehall, une femme voilée qui twerk. Pour pleins de trucs c’est la merde, mais j’adore quand même !" Quand on vous parlait de bordel et d’hybridité...Blanc-Mesnil et ses alentours, c’est aussi un comportement : "Quand t’es jeune, pour rigoler, tu en rajoutes aussi sur le côté racaille. Ceux qui te croisent dans la rue et flippent déjà alors que t’as rien fais, tu joues de leur peur. On n’est pas là pour rassurer les racistes, on n’en a rien à foutre. On reprend à notre compte leurs clichés pour mieux les détourner. C’est notre moyen pour retrouver une certaine dignité".

Les éléments historiques et culturels plantés, on rentre dans le détail du processus créatif. "Ecrire c’est chaud, ce n’est pas du tout fluide chez moi, presque une souffrance. Je ne marche que sous pression, pas dans la détente. Ça vient p’tet du fait que je n’ai pas confiance en moi". Des propos d’artiste torturé, comme ceux que L’Indis (autre fameux lyriciste) nous avait confié en interview. Et qui dit écriture dit aussi rituel : "Avant chaque projet, je sais pas pourquoi mais je ressors ma petite trousse en daim avec des stylos tout neufs et des nouveaux carnets de notes !".

Casey enchaîne ensuite en répondant à la traditionnelle question, l’œuf ou la poule du MC : "d’abord le texte ou l’instru ?". "J’écris sur l’instru. Le meilleur exemple c’est "Libérez la Bête", quand j’ai entendu pour la première fois la prod, son coté martial m’a tout de suite fait penser à une traque, une chasse à l’homme."

On apprend ensuite que la plupart des paroles imaginées par Casey sortent d’une allitération couchée initialement sur la feuille blanche. La figure de style qu’elle utilise le plus sert de point de départ, ensuite elle élimine les termes hors-sujets et donne du sens à l’enchaînement. Pour faire rimer le tout, elle n’a pas besoin d’aide : "J’ai un dictionnaire de rime mais je ne l’utilise quasiment pas, c’est un carcan plus qu’autre chose. Je m’en suis fait un perso, avec mes propres mots.". Et si sa gouaille et son verbe transpirent les quartiers populaires, ses textes se veulent plus soutenus : "Je n’écris pas comme je parle. J’utilise peu d’argot ou de gros mots, contrairement à l’oral".

Cette attention portée sur les lyrics peut ainsi l’amener à se prendre la tête comme sur "Rêves illimités". Un titre qui pourrait presque résumer à lui tout seul cette rencontre avec notre MC : sur le fond avec son ressenti depuis son enfance et sur la forme avec ses magnifiques allitérations en ’sang’ ou ’peau’. On y retrouve aussi son flow caractéristique et sa bonne diction. "C’est vrai que j’essaye de bien articuler pour bien me faire comprendre, ça doit être mon côté bonne élève...En même temps, si je bouffais mes mots, ça servirait à rien de faire des allitérations !".

Après 2 heures de palabres, la musique de Casey n’a plus de secret pour l’auditoire (et donc pour vous non plus par le biais de ce compte-rendu). S’en suit tout de même une série de questions du public qui vient clore la soirée. Ceux qui prennent la parole, alternent entre remerciements envers l’artiste et interrogations en tout genre. On retiendra surtout deux intervenants, un étudiant congolais qui raconte comment le rap de Casey lui a donné de la force pour s’en sortir et Bastos Old Timer, rappeur underground (qui a participé à l’open mic de la grande soirée Réflexion Capitale du mois dernier à la Bellevilloise) qui avec un ton moins ’normalien’, mais plus familier de notre sphère rap, a lui aussi tenu à remercier l’invité du soir pour son engagement et sa sincérité. On apprendra également que notre rappeuse vit de son art mais "chichement" ou que 2 nouveaux projets sont à sortir prochainement : "Expérience Ka" avec des artistes antillais et surtout un album solo prévu pour la rentrée. D’autres réjouissances en perspective.





 

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