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Aïckone Sakage Kronik (1/2)


Retrouvons en interview, Aïckone, tête pensante du groupe Sakage Kronik, qui a répondu en toute simplicité à nos questions. Son parcours, l’auto-production, le business, Internet, le rap aujourd’hui, Nakk, Booba, Sinik, l’Education Nationale, les émeutes en banlieues...tout y passe, sans langue de bois, on laisse ça aux autres.

- Petite présentation pour ceux qui ne te connaissent pas bien :
- Donc Aïckone du groupe Sakage Kronik, provenance 92 Colombes. Pas mal de temps qu’on est dans le son, 14 ans, c’était en 96 on était déjà la ! A l’époque j’avais 16 piges, Aphazy pareil, Jack TK, mon frère, en avait 13. On se connait tous depuis l’enfance, même quartier. C’est le balbutiement quoi mais c’est quand même du rap, on écrit nos textes, on es la. Petit à petit, 98, on commence a faire nos beats, en autoprod totale. On a sorti des mixe-tapes, une web tape, un EP, entre temps y a eu aussi un maxi STeam de DJ Five que j’ai co-produit et j’ai rappé.

- C’est vrai que tu produis aussi.
- Là c’était de la prod financière, par contre sur la plupart des projets, la majorité des beats c’était moi, pareil pour la production et la réalisation. C’est moi aussi qui enregistrais et qui mixais etc.

- Tu es donc bien placé pour répondre à la fameuse question de l’oeuf ou la poule : que fais-tu en 1er, d’abord les textes ou les sons ?
- Toujours les beats. C’est très rare qu’on commence à écrire. Enfin je te dis ça, non, ça dépend de l’évolution de l’écriture. Au tout départ, ouais c’était les textes, et comme tu ne produis pas de beat, t’écris tes textes et tu les posent où tu veux. Petit à petit, à partir de la 2eme mixe-tape, là c’était vraiment à la prod. Moi peut-être un peu moins parce que je suis un peu tout terrain, mais tu vois, par exemple Jack Tk il faut vraiment qu’il ait les vibes de l’instru pour vraiment poser son texte dessus.

- T’as des beats de chaque ambiance ?
- Ouais voila. Généralement quand tu produis, t’as des samples qui viennent de partout, toujours plusieurs ambiances. Après même quand tu commences à faire de la compo, c’est selon ton humeur, egotrip, mélancolique, etc. On choisi ensuite tous les trois nos préférés même si parfois 3 personnes c’est désaccordé. On fait donc à la majorité, après la minorité peut aussi argumenter, c’est arrivé plusieurs fois.

- Apparemment Aphazy il pose beaucoup moins, il paraît plus en retrait ?
- Ouais au début parce qu’il avait un peu de mal a écrire, un petit manque d’inspiration. Il est plus en retrait sur les derniers projets mais en présence, il est tout le temps avec nous. Et puis sur les morceaux phares aussi, il est toujours là.

- Au niveau de la scène vous en avez fait pas mal ?
- Ouais mais pas autant que certains groupes, pas autant qu’on aurait souhaité.

- C’est dû à quoi ?
- A la flemme je pense (rires). Mais c’est le problème, quand t’es auto-produit tu fais tout toi même. Donc la flemme d’aller chercher la scène, pas de la faire ! On va rarement démarcher, pour se montrer. Les concerts que l’on a fait, on venait nous solliciter. On ne s’est pas focaliser sur ça et les rares fois où on a voulu démarcher, c’était la croix et la bannière, un bordel quoi.

- Selon moi, je trouve que vous n’avez pas été assez présents sur scène. Pourtant j’imagine que vous avez un public, qui a du vous en réclamer.
- On est sur une scène super underground, on a un public certes, mais il est éparpillé un peu partout nationalement donc pas facile de réunir tout le monde, il aurait fallu vraiment démarcher pour avoir une vraie scène. Mais Jack Tk lui de son côté, en enchaine beaucoup plus ces dernier temps.

- Pas mal de concert en province du coup ?
- Ouais pas mal, aussi Suisse, Belgique. On a quand même fait de bonnes scènes, des festivals. Plusieurs fois on s’est retrouvé à faire des concerts avec un public qui ne venait pas spécialement pour nous mais au final les gens kiffent, ils chantaient les refrains, ils gueulaient. C’est l’avantage de la province, paname c’est différent, c’est moins "chaleureux", même si les mec il kiffent et connaissent les textes, ils vont pas gueuler. Mais c’est vrai qu’au bout du compte la scène on n’en a pas fait des masses. 20-25 sur 14 ans, ça fait même pas 2 par an, c’est quedale. Y’en a c’est au moins une par mois, comme les potes de la K-Bine par exemple, eux c’est leur truc. Ils font les festivals, les fêtes syndicalistes, etc. Ils ont une démarche beaucoup plus militante, politisée, avec un message.

- C’est aussi votre cas non ?
- Ouais, mais des chansons politisées pas tant que ça.

- Notamment le titre "Nouvel Ordre Mondial" avec justement La K-Bine, une référence en la matière.
- Ouais mais tu vois c’est 1 seul morceau, y’en à 2 ou 3 max par projet, c’est quedale. Mais c’est une facette de notre vision, de notre rap, c’est clair.

- Avec ton frère chacun suit son chemin visiblement, pas de solo en vue pour toi ?
- Non. Maintenant j’ai un taf, une famille...ça m’a fait pas mal décroché tout ça ! C’est aussi que j’ai une écriture très difficile, je me corrige beaucoup, ça ne vient pas comme ça. Contrairement à Jack Tk, lui laisse tomber, en une soirée il peut te sortir 3 textes ! Moi il me faut une bonne semaine pour peaufiner un texte, donc un solo... Faire un album c’est trop, je ne pourrais jamais produire un album entier ou du moins un album de qualité.

- Et sous la bannière Sakage Kro ?
- Ouais y a le projet "High Tech" qui est fini à 75 %. Il manque 3-4 morceaux, les featurings en fait, notamment avec Nakk et L’Indis.

- Vous êtes toujours bien entouré !
- Ouais parce que c’est nos assos aussi. L’Indis avant d’être un autre rappeur c’est un pote. Nakk, il a du respect pour notre travail, il est toujours partant pour poser avec nous.

- Nakk dans le genre mec qui peaufine son album, il est fort aussi !
- (rires) J’avoue, il a repoussé plusieurs fois ses dates de sorties. Je pense que c’est plus dû à l’autoprod. Pour avoir été sur ses albums précédents, j’ai un peu vu comment ça se passait et je pense que c’est vraiment au niveau de la production que ça traine, lui de son coté y’a pas de soucis.


- Justement, qu’est-ce qui fait que certains qui sont en auto prod sortent des albums quasi-instantanément ? Je pense par exemple à Hugo Boss, il est jeune mais il a déjà sorti son truc
- Après tout dépend dans quelles conditions tu le sors. Lui il attend d’avoir une bonne distribution, il a donné beaucoup de sa personne. Finalement, si tu regardes, nous aussi au tout début c’était pareil, on sortait des trucs tout le temps, on été productifs ! Nakk lui, c’est vraiment dû a la prod, avoir une bonne distrib.

- Mais pourtant, il sait qu’il a son public derrière
- Oui et non. Avoir son public pour que ça marche c’est autre chose. Le marché a énormément changé depuis 3-4 ans, ça c’est "webisé", faut faire une promo Internet a mort, faut avoir des clips. Ok, Nakk a déjà son buzz sur le Net mais c’est pas parce qu’on sort le meilleur album du monde, que tout le monde kiffera, qu’il sera acheté.

- Quand tu dis "pour que ça marche", pour un auto-produit, ça veut dire quoi concrètement ?
- Pour Nakk, je pense que c’est vendre suffisamment pour revenir dans le giron du rap français. Pour nous c’est un peu différent, on est en auto prod 100%, on vise pas des milles et des cents.

- Pour vous c’est donc encore plus important de retomber sur ses pieds financièrement ?
- Bien sur, mais quand t’es en auto prod comme nous c’est plus simple, la marge est plus importante. Nous, si faut faire 2000 albums, tu fais un peu de sticks, 2-3 affiches, t’as un budget de 3000€ au final. Si tu vends les 2000, même a 5€ pièce, tu rentres dans tes frais facilement. Un mec qui va mettre de la com et faire une campagne d’affichage sur toute l’Ile-de-France il en a déjà pour 4000€ de campagne, c’est pas la même chose. Pour 5000 albums en bac c’est déjà pas les même budgets.

- Alors pourquoi vous n’êtes pas plus productif ?
- C’est des choix personnels. En même temps c’est logique, c’est pas la même productivité, la même motivation à 24 ans qu’à 30 balais. Tu vois, quand on sort "Chroniques d’un Saccage", je finis la fac, j’suis au chôme-du, j’ai que ça à foutre faire du son tous les jours ! Après quand tu taf, c’est pas la même vie, c’est ça qui freine vachement, on n’a plus le même temps a consacré. Même les mecs qui pèsent avec des majors et tout, ils sortent de moins en moins d’album : Arsenik, IAM etc.

- Tu penses donc comme disent certains qu’il y a un âge où on ne peut plus faire de rap, où on ne peut plus dire les mêmes choses ?
- Non je ne pense pas, avec mon style d’écriture, ça ne pose pas de problème. On parlait tout à l’heure de "Nouvel Ordre Mondial", à la limite j’ai plus de facilité à l’écrire maintenant que plus jeune. Un ego-trip c’est pareil, ça n’a pas d’âge. Après c’est sur, si tu balances à 35 ans : "ouais, j’suis dans mon quartier, j’suis sur l’banc, j’bicrave" ça devient che-lou... Nous, on a beau être très banlieusards dans l’âme, c’est pas notre style. Mais c’est clair que tu ne peux plus rapper sur les mêmes thèmes, t’as pas la même rage, mais chacun son style.

- Les textes bien écrits ont aussi l’avantage de mieux résister au temps. D’ailleurs, dans ce que tu écoutes y’a de la nouveauté ou que du vieux son ?
- Moi j’écoute que de l’ancien son.

- Est-ce parce que le rap a vraiment changer ou tout simplement il y avait plus de qualité avant ?
- Déjà sur ce qu’on écoutait avant, il y a le coté affectif qui fait que ça te fait surkiffer. Car finalement avec le recul, je me rends compte que certains ceaux-mor ont des textes tout pétés mais ça te rappel de bons souvenirs. Et sur ce qui sort actuellement, c’est pas ma cam tout simplement. Il n’y a personne qui va être originale ou chercher à faire des belles rimes. Nakk est un exception, mais les mec qui marchent actuellement, il y en a peu qui ont des écritures de ouf. C’est marrant mais un des seuls que je kiff en ce moment c’est Booba ! C’est plus le même, mais il a toujours le truc. Il a beau écrire de la merde, sur chaque morceau il va te sortir une punchline de folie, il est très fort. Avec mon frère on se tape des barres car malgré ses rimes a 2 balles, on se dit "ah l’enfoiré, il nous a tué là !". Il a des placements costauds et ses punchlines, voila quoi ! Mais sinon en ce moment, non pas grand chose.

- Et en rap US ?
- En ce moment j’écoute le dernier Army of the Pharaohs. Jadakiss aussi il est énorme, les lyrics, les images, les placements, ce mec il a tout, et il est censé être commerciale pourtant !

- Pour en revenir à vous, est-ce que finalement le fait que Sakage Kro ne soit pas trop connu c’est dû à la flemme comme tu as dis pour la scène ou que vous n’avez pas voulu faire des concessions artistiques en ce sens ?
- Ça se joue beaucoup sur les rencontres et les coups de chance, faut pas se leurrer. Ensuite on a pas un style facile, c’est sur. Mon style d’écriture est assez compliqué pour les gens qui écoutent du rap basique, la majorité en somme. Je me prends la tête sur le vocabulaire, je fais certaines références, j’emploie beaucoup de verlan etc. Finalement, je me suis rendu compte que sur les personnes qui écoutent Sakage Kronik, y’a pas mal de trentenaires. Si tu prétends faire de la musique et toucher un maximum de personnes tu peux t’adapter. Regardes Sinik par exemple, au départ son rap était plus compliqué, puis il a beaucoup simplifié, travaillé la diction pour que les gens comprennent. Bref, il s’est adapté pour faire le plus cross-over possible, sans pour autant tout dénaturer. Mais des concessions non, parce qu’on n’a pas eu les opportunités de le faire. Ça se trouve on aurait baissé notre slip , tu sais pas (rires). C’est pas parce qu’on fait un type de rap hardcore et conscient qu’on kiff pas les sons qui bougent aussi. Moi je pense vraiment que c’est plus une question d’opportunités et de rencontres.

- Pas de regrets ?
- Non, on a fait des erreurs mais pas de regrets. Je n’ai jamais vu le rap comme une fin en soi : au départ c’est un kiff, après tu montes des projets. Mais maintenant ma vie a pris un autre tournant, le rap c’est devenu un hobby si tu veux. Mais Jack Tk lui, il a pas fini.

- On a parlé de la scène tout à l’heure, il faut aussi parler du fameux clash "Dégaines ton Style 2" auquel tu as participé. C’était juste un délire ou une facette du rap qui t’intéresse ?
- C’était vraiment un délire. C’était organisé aux Ulis, y’avait tous nos potes. Là pour moi c’est un regret justement, je l’avais mal préparé. Mais les 2 tours que j’ai passé c’était des tours super durs, avec un ex-aequo à chaque fois. J’ai eu la chance de faire, le 2 c’était vraiment le top du top, le CD, la victoire de sinik etc.. Certains ont même improvisé, mais c’était des gars style Philémon, à fond hip-hop. Mais c’était pas le but non plus, moi si on m’avait dit : c’est que de l’impro, je serais même pas venu ! C’est un art à part entière, un sport même !

Suite de l’Interview






 

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